La Sénégambie et la haute Guinée avant les indépendances modernes

L’histoire des États s’étendant de l’embouchure du fleuve Sénégal jusqu’aux littoraux de la Sierra Leone et du Liberia.

Voir aussi les connexions avec les zones maliennes du Sahel historique

Comme tout le Nord de l’Afrique subsaharienne, sa partie atlantique est envahie par des populations fuyant la désertification du Sahara. Parmi elles figurent des pasteurs Peuls, population issue d’un mélange entre Noirs et « Méditerranéens » (proto-Berbères) d’Afrique du nord qui essaimera dans tout le Sahel et même jusqu’en République centrafricaine. Arrivée de Mauritanie au VIe siècle AEC, la dynastie des Dia Ogo gagne les rives du fleuve Sénégal et y fonde les royaumes de Tekrour et de Namandirou un peu plus au sud, dans la savane semi-désertique du Ferlo. A cette occasion, les Peuls introduisent la métallurgie et l’agriculture en Sénégambie.

D’autres peuples s’installent dans la zone. Au VIIIe siècle de l’ère commune, des Soninké (ou Sarakolé, membres du groupe Mandé) fondent le royaume de Galam, dans la vallée du fleuve Sénégal aux confins des actuels Sénégal et Mali, où il exploite les mines d’or de la Falémé. Au début du XIe, d’autres Soninké ayant fondé le royaume de Diarra (cf. Sahel) évincent les Dia Ogo et s’emparent du Tekrour et du Namandirou. Ayant instauré la charia, les souverains de cette dynastie Manna se livrent à la persécution des non-musulmans : elle vise plus particulièrement les Sérères, un des plus anciens peuples autochtones de Sénégambie. Du fait de l’affaiblissement de leur Empire du Ghana (cf. Sahel), les Soninké essaiment dans toute la région : ainsi, certains s’installent en Guinée dans la première moitié du XIIe siècle,

De leur côté, les Wolof colonisent la côte des actuels Sénégal et Gambie. Leur clan Ndao rebaptise le Namandirou du nom de Njarmeew (au XIIe siècle), tandis que celui des N’Diaye fonde le royaume Dyolof (à l’ouest du Tekrour) au milieu du XIVe. Repoussés vers le Sud et fuyant la prédominance de l’islam, les Sérères quittent la moyenne vallée du Sénégal et gagnent les abords de la côte, le long des fleuves Sine et Saloum, au nord de la Gambie. Ils y forment les royaumes de Sine et Saloum, dont une partie de l’aristocratie est Mandingue.

Les migrations des Sérères ont pour conséquence de repousser plus au Sud d’autres autochtones, les Baïnouk, qui constituent le royaume du Kassanla, formé de vastes provinces s’étendant du sud du fleuve Gambie jusqu’à la Casamance. Leur territoire est bordé par les États d’autres peuples locaux : les royaumes Felupe/Diola, Manjak, Brâmes/Pepel, la confédération Balante dans les mangroves et le royaume Beafada de Kinara (dont l’aristocratie est d’origine mandingue et le peuple d’origine Landuma). Protégés du reste de la région par une forêt dense et de hauts plateaux, les peuples de l’actuelle Sierra-Léone (Sherbro, Bulom, Krim) restent à l’écart des influences extérieures.

Dans le premier tiers du XIIIe siècle, l’affaiblissement du Ghana des Soninké pousse un autre peuple Mandé, les Soussou, à s’en emparer. Mais leur conquête est freinée par le nouvel État qu’a fondé un autre Mandé, Soundiata Keita : en 1250, son empire du Mali colonise l’est du royaume Baïnouk et vassalise l’ouest, après avoir vaincu son roi. Le Dyolof connait le même sort, tandis que le Tekrour est vassalisé (sous la dynastie des Manna, puis celle, Sérère, des Tondyon). De leur côté, les Soussou s’enfuient le long du fleuve Gambie et vers le massif guinéen du Fouta Djalon, où se situent les sources du Sénégal, de la Gambie et du Tinkisso, affluent du Niger. D’autres Mandé migreront un peu plus tard en direction de zones peu peuplées : au XIVe, voire avant, des chefferies Mandingues se forment le long du fleuve Gambie.

Sur les composantes du groupe Mandé et de son sous-groupe Mandingue, lire la rubrique qui leur est consacrée dans Particularismes socioculturels.

Sortis de l’emprise du Mali et du Tekrour, les souverains (bourba) du royaume Wolof s’imposent comme puissance régionale au XVe siècle.

Leur pouvoir s’exerce progressivement sur le Sine et le Saloum, le Njarmeew, les États littoraux du Cayor et du Baol (au large du Cap-Vert), ainsi que le Waalo (centré sur le delta intérieur du fleuve Sénégal, à cheval sur le sud mauritanien) et une partie de la région montagneuse et aurifère du Bambouk, région Mandingue aujourd’hui partagée entre le Sénégal et le Mali.

Au XVe, de nouveaux migrants Mandé s’installent en Sierra-Léone (Kono sur les hauts plateaux de l’intérieur, Vaï sur les côtes proches du Libéria, Temne, que les Portugais nommeront Sapi, dans les plaines du Nord-Ouest). Ailleurs, les autochtones demeurent indépendants, qu’il s’agisse des Diola de basse Casamance (la haute Casamance étant peuplée de Peuls sous domination mandingue) ou des Manjak, Papel et Balante de l’actuelle Guinée-Bissau.


A partir du XVe siècle, les puissances européennes commencent à s’intéresser aux côtes du Sénégal, fort bien situées pour envoyer l’or africain vers l’Europe et pour expédier des esclaves en l’Amérique, grâce aux populations que les royaumes de l’intérieur razzient lors des guerres régulières qu’ils se livrent. Les Européens les plus présents au départ sont les Portugais : ils sont au Cap Vert et dans l’île de Gorée en 1445 (dont ils expulsent de force les habitants Lébou), en Guinée Bissau l’année suivante. Ils font de l’île capverdienne de Santiago (et de la ville de Ribeira Grande en particulier) la tête de pont de leur trafic d’esclaves vers l’Amérique, ainsi que de l’expérimentation de cultures américaines (canne à sucre, maïs, coton) avant de les transférer en Europe. En 1462, les Portugais découvrent une rade idéalement protégée par une péninsule (la future Freetown en Sierra Léone) et vingt ans plus tard ils débarquent en Gambie et en Guinée.

Le XVe siècle est également marqué par la migration de nombreux pasteurs Peuls au Fouta-Djalon et dans l’actuelle Guinée. A la fin du siècle, ceux du haut-Sénégal fondent l’Etat islamo-animiste du Fouta-Toro, sur les terres de l’ex-Tekrour. Tombé dans l’orbite de l’Empire Songhaï au début du XVIe siècle (cf. Sahel), cet État passe ensuite (comme le Njarmeew) aux mains de la dynastie des Denianké, fondée par Koli Tenguella dit Puli. Ayant repoussé les Maures, ce souverain d’origine peule et malinké soumet les Wolofs et les Sérères et conquiert toutes les contrées s’étendant entre le Haut-Niger à l’est, le Bas-Sénégal au nord et à l’ouest, le Fouta-Djalon au sud. Les Kissi sont repoussés vers l’Est (repoussant eux-mêmes les Limba).

De son côté, le royaume unitaire des Wolof se désintègre en quatre royaumes au milieu du XVIe (Dyolof à l’intérieur, Waalo, Cayor et Baol sur la côte du nord au sud, ces deux derniers se livrant des guerres récurrentes aux siècles suivants). Cette fragmentation permet au Sine et au Saloum de recouvrer leur indépendance.

A la même époque, l’intérieur de la Sierra-Léone est submergé par l’invasion des Sumba (ou Mane), des guerriers, potentiellement anthropophages, issus de l’effondrement du Mali : arrivés de Guinée forestière et dirigés par une aristocratie Malinké, ils écrasent les Boulom, puis les Temne (en 1546) et occupent la côte, de Monrovia jusqu’aux îles de Loos (au large de la Guinée). Le temps de donner naissance aux Mandé du sud, qui vont prendre le nom de Mendé (avec un « e »), leur confédération disparaît, laissant la place à des chefferies souvent dirigées par des Mane. C’est le cas des Temne qui constituent, dans l’intérieur, un puissant royaume de culture malinké.


La plupart de ces peuples prospèrent dans le trafic d’esclaves avec des Européens qui sont de plus en plus présents. En 1617, les Hollandais érigent un fort sur l’île de Gorée, qu’ils doivent céder soixante ans plus tard aux Français, lesquels se sont établis, en 1637, à l’embouchure du fleuve Sénégal où ils vont fonder la ville de Saint-Louis (en hommage à Louis XIV). Les Portugais établissent des comptoirs à Ziguinchor, Cacheu et Bissau, pour faire commerce d’esclaves et de gomme. De leur côté, les Britanniques s’installent sur l’île Saint-James du fleuve Gambie (1661) et entrent en relations avec le roi des Temné pour établir un poste commercial près de l’actuelle Freetown.

Plus à l’est, les Européens donnent le nom de Côte des graines au littoral situé entre Monrovia et Abidjan, en référence à une épice poivrée qui y pousse. L’intérieur, couvert de forêt dense est habité par les Krou, population n’ayant jamais fondé d’État, et par une mosaïque de peuples autochtones et de migrants du groupe Mandé. A la même période, les mansaya (baronnies de l’empire du Mali) de l’ancien royaume Baïnouk se regroupent pour former le royaume du Gabou (ou Kaabunké) qui s’étend sur des régions riveraines du fleuve Gambie : une partie de la Casamance, le nord de l’actuelle Guinée-Bissau (sauf la côte) et l’ouest de l’actuelle Guinée-Conakry. Il exerce, jusqu’au XVIIIe siècle, une forte influence sur les autres nations de la région (Royaume de Qinala, Confédération Balante, Seigneuries Brâmes/Papel, Seigneuries Felups/Diola, Royaume Nalu).

Au tournant des XVIIe et XVIIIe, la confrérie soufie Qadiriyya lance un djihad qui rencontre un fort succès chez les peuples déshérités de la région, tels que les Toucouleurs (une population métissée s’exprimant dans une langue peule). A la fin du XVIIe, ces derniers instaurent la théocratie musulmane du Boundou dans l’ex-Njarmeew, au sud-est du Sénégal. En 1725, suit l’imamat du Fouta-Djalon, qui diffuse largement l’islam (notamment chez les Temne) et se livre à d’intenses activités esclavagistes, pour le travail local de la terre ou pour la traite transatlantique. Pour y échapper, les Soussou animistes s’enfuient vers la côte. En 1776, la dynastie islamo-animiste du Fouta-Toro est renversée par des Toucouleurs d’obédience strictement islamique qui sont à leur tour vaincus, vingt ans plus tard, par les Wolofs du Cayor, soutenus par les Français. A la fin du même siècle, le souverain du Cayor doit accepter la sécession des Lébou de la presqu’île dakaroise du Cap-Vert, qui fondent une République lébou, gouvernée par une lignée de religieux musulmans.

En 1787, après la guerre d’indépendance Américaine, la Sierra Leone devient une destination pour les Noirs américains restés fidèles aux Britanniques. Mais, ce sont surtout d’anciens esclaves ayant fui les États-Unis, ou venant de Jamaïque, qui donnent vie à Freetown quelques années plus tard. Lorsque Londres abolit le commerce esclavagiste, en 1807, des milliers d’esclaves libérés sont transportés en bateau jusqu’en Sierra Leone, dont l’arrière-pays est colonisé à l’extrême fin du XIXe siècle. L’ensemble constitue une colonie britannique, à la différence du territoire voisin qui sert, lui aussi, à accueillir des esclaves libérés, mais qui devient indépendant, en 1847, sous le nom de Liberia.


Plus au nord, la France a récupéré, en 1815, les possessions sénégalaises qu’elle avait dû céder quelques années aux Britanniques. Au milieu des années 1830, elle entre en guerre contre l’émir mauritanien du Trarza, qui ambitionnait de s’emparer du royaume du Waalo, l’arrière-pays de Saint-Louis au sud du fleuve Sénégal. Sous l’impulsion du général Faidherbe, nommé gouverneur en 1854, les Français prennent possession de l’intérieur du Sénégal, d’abord le long du fleuve – où sont construits des forts – puis à l’entrée de la Casamance. Pour suppléer ses troupes dans leur opération colonisatrice, Faidherbe crée, en 1857, un corps de soldats autochtones, les tirailleurs sénégalais. Ses successeurs poursuivent son action : d’abord placés sous protectorat, les royaumes sénégalais sont annexés entre 1885 et 1895, le Bambouk soumis en 1887, le Boundou en 1890 et le Galam (divisé en États du Goye et du Kaméra à la suite d’une guerre civile) à la fin du XIXe siècle. En 1896, la France soumet le Fouta-Djalon qui, vingt-neuf ans plus tôt, avait défait les armées du royaume de Gabou. L’intérieur de la Casamance est pacifié au début du XXe et la ville de Dakar fondée en 1857 dans la presqu’île du Cap-Vert.

En revanche, Bathurst et la colonie britannique de Gambie restent enclavés dans le Sénégal français ; Paris et Londres n’ayant pas réussi à s’entendre sur un échange de territoires, leurs frontières sont arrêtées en 1889. Celles avec la Guinée portugaise sont fixées en 1886 et avec la Sierra Leone en 1895. Trois ans plus tard, les troupes françaises capturent le chef de guerre Samory Touré, dont la tentative de restauration d’un grand empire Malinké (cf. Sahel) l’avait conduit jusque dans l’arrière-pays de Freetown. La conquête française de la Guinée est plus longue. Amorcée par la création de trois postes sur le littoral en 1865-1866 (les « Rivières du sud »), elle ne prend fin qu’en 1911, avec la mainmise sur les zones forestières limitrophes du Liberia. Il faut également une dizaine d’années aux Portugais, battus par les autochtones en 1897, pour pénétrer dans l’intérieur des terres guinéennes et aller au-delà de l’île de Bolama, dans laquelle ils se sont installés dans les années 1750.

En 1895, Paris décide de regrouper toutes ses colonies ouest-africaines, soit 4,7 millions de km², au sein de l’Afrique occidentale française (AOF). Bien que ce domaine s’étende jusqu’au Niger et au Dahomey, sa capitale est excentrée : elle est implantée en 1902 à Dakar, une petite ville fondée en 1857, qui est jugée plus saine et plus facile à défendre que Saint-Louis, laquelle reste toutefois la capitale des colonie du Sénégal (et de la Mauritanie à partir de 1920). A l’exception des habitants de quatre communes sénégalaises et d’un certain nombre de chefs et de fonctionnaires locaux, la quasi-totalité des autochtones n’a pas la citoyenneté française et est soumise au régime de l’indigénat qui prévoit, entre autres, la soumission au travail forcé. En décembre 1944, un épisode sanglant endeuille le Sénégal : entre soixante-dix et quatre cents tirailleurs sont exécutés par l’armée française dans le camp de Thiaroye, parce qu’ils exigeaient de toucher la même solde que les soldats métropolitains, aux côtés desquels ils avaient combattu durant la deuxième Guerre mondiale.

L’indigénat est aboli à partir de 1946, en même temps que se développe la représentation des Africains au sein de la classe politique et de l’administration. La même année, plusieurs dirigeants créent le Rassemblement démocratique africain, qui se divise rapidement entre partisans du fédéralisme (comme le Sénégalais Léopold Sédar Senghor) et tenants d’une autonomie accrue des Territoires d’outre-mer (comme l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny). Adoptée en 1956, cette seconde voie est prolongée, deux ans plus tard, par la création d’une Communauté d’États membres, dont la France assure la diplomatie, la défense et la politique monétaire. Ce dispositif est adopté, par référendum, par l’ensemble des territoires, à l’exception de la Guinée qui accède aussitôt à l’indépendance. Les autres pays deviennent souverains en 1960, quelques années avant la Sierra Leone en 1961, la Gambie en 1965, la Guinée-Bissau en 1974 (Bissau ayant remplacé Bolama comme capitale en 1941) et le Cap-Vert l’année suivante (avec pour capitale Praia, qui a pris l’ascendant sur sa rivale de l’île de Santiago, Ribeira Grande, dès le XVIIIe siècle). Du côté français, Saint-Louis a perdu son statut de double capitale au profit du village de Nouakchott en Mauritanie (en 1956) et de Dakar au Sénégal (en 1958).